
Cet article n’est que le premier d’une longue liste intitulée Il était une fois. A Banzai, on ne s’interdit aucun plaisir et encore moins celui de la curiosité. Et comme on aime les personnages un peu à part, sortis de nulle part et complètement déjantés, on a décidé d’y consacrer toute une rubrique. Une fois n’est pas coutume, on a choisi pour la première une personnalité du monde du sport.
Le sport, à en croire certains bien-pensants, n’est pas qu’un divertissement de masse complètement abrutissant. Un match de football vaut parfois beaucoup mieux pour l’esprit humain qu’une émission faussement branchée. Le sport, lorsque celui-ci est divinement bien pratiqué, peut être assimilé à une forme d’art. On peut faire tout un tas de choses infiniment passionnantes avec le sujet du sport : de la sociologie, de la psychologie, de la pédagogie… et puis, il n’y a rien de honteux à poser son cul sur son canapé, binouse à la main, l’autre main étant dans le calebard (j’exagère à peine pour certains). Juste ce qui m’énerve avec certains sportifs de salon, c’est qu’ils ne voient rien d’autre dans le sport que le résultat sportif de leur propre équipe. Merde les mecs, le sport, c’est autre chose que cela.
Ayez une mentalité SoFoot ! Petit clin d’œil à un magazine de ballon rond vachement bien foutu qui se propose d’analyser le sport le plus populaire du monde sous diverses thématiques (culture, société, histoire…), le tout rédigé de manière complètement décalé. Je vais essayer d’écrire un article dans cette veine là, montrer qu’on peut intéresser tout le monde avec du sport. Oui ! Parler de cartels colombiens, de peinture iroquoise, de maisons closes thai, du Vésuve et de saucisses belges dans un article ayant pour sujet principal un baron colombien de la drogue qui a investi dans un club belge de troisième division dans les années 80, c’est possible. Après, pour l’écrire, il faut en vouloir, c’est-à-dire mettre les formes, déployer des figures de style peu communes, ressortir deux, trois anecdotes pour le moins hilarante.
Mais je vous garantis. Le jeu en vaut la chandelle. Et quand un lecteur jette un œil sur l’article, il en reste scotché tellement qu’il en a marre de la soupe qu’on lui sert tous les jours. Fin de la parenthèse.

Alors venons-en à Gheorghe Muresan, mythique joueur de basket dans les années 90, non pas pour son talent (même s’il n’était pas si mauvais que cela malgrè son handicap), ni pour son charisme mais plutôt pour sa taille, son complexe et sa gentilhesse extrême.
Big Gheorghe naquît dans la province de Cluj en Roumanie en 1971. A l’époque, le pays est dirigé d’une main de fer par Nicolae Ceaucescu et la Roumanie est encore un pays communiste. Un pays très pauvre, peu développé, à mille lieux du standard de vie que l’on peut déjà avoir à l’époque aux Etats-Unis voire même en France. La famille de Gheorghe vit modestement. Le père est ouvrier et doit nourrir une flopée de 4 frères et 2 soeurs. Rien ne destine Gheorghe à devenir basketteur professionnel.
Cependant, celui-ci souffre d’une maladie qui commence à se voir dès l’âge de 6 ans : le gigantisme. La croissance du « petit » Gheorghe, à partir de cet âge, devient complètement anormale. A 10 ans, Muresan mesure déjà plus de 1m80. A 14 ans, il atteint la barre des 2m05.
La maladie en temps normal est guérissable par un spécialiste. Malheureusement pour lui, ses parents ne sont pas assez riche pour lui payer un traitement. Il grandit de plus en plus si bien qu’il devient complexé. Déjà pas aidé par son origine sociale, Gheorghe, par les difficultés qu’ils éprouvent à se faire une place avec ses compagnons qui le considèrent plus comme une attraction foraine que comme vraiment celui qu’il l’est s’enferme dans une sorte de timidité maladive, marque de fabrique qui l’aidera à garder les pieds sur Terre malgré sa carrière déroutante.

Mal dans sa peau, Gheorghe ne pratique pas de sport particulier. C’est alors qu’une rencontre à Cluj avec un dentiste scella son sort. Gheorghe ne connait rien au basket mais il va faire la connaissance d’un dentiste, arbitre de basket à ses heures perdues qui connait de loin l’entraineur de l’équipe nationale de basket. La taille de Gheorghe intrigue immédiatement le dentiste, ne croyant pas que celui-ci n’a encore que 14 ans, qui lui proposer de rester à Cluj pour suivre des entrainements intensifs de basket. Gheorghe, enthousiasme par le fait que quelqu’un daigne à s’intéresser positivement à lui, accepte sans broncher.
Pendant 2 ans, Gheorghe ne vivra que pour le basket, s’entrainant avec les équipes de jeune de Cluj. Frappé par sa résistance physique (le mec dans la raquette est un bulldozer), l’entraineur de la sélection nationale saisit l’opportunité et l’intègre à 16 ans dans son équipe. Il n’y a rien d’étonnant quand on voit le faible niveau de la Roumanie au basket, nation complètement coupé du reste du monde et donc de la fascination qu’exerce à cette époque le championnat de basket américain, la NBA, sur de nombreux jeunes dans les démocraties occidentales. Pas grave, l’heure de Gheorghe viendra !
Il faut savoir que même si ce pays était sous le joug soviétique et réservait comme dans beaucoup de ces pays là des conditions particulières aux sportifs devenus outils de propagande par excellence, les basketteurs s’entraînaient dans des conditions vraiment rudimentaires. Et encore rudimentaire est un faible mot.
Gheorghe avoue à Sports Illustrated « On n’avait pas de chauffage. Il n’y avait pas d’eau. Pas d’électricité. Chacun recevait la moitié d’un kilo de pain pour survivre. On avait un kilo de viande par semaine. Il y’avait parfois des légumes l’été mais pas l’hiver… »
Pas grave, Gheorghe connait la misère et ce n’est pas cela qui va lui empêcher d’entrevoir son arbre des possibles. L’essentiel pour lui est de continuer à jouer au basket. Il s’est pris de réelle affection pour ce sport où il pouvait enfin exprimer son talent et utiliser dans diverses situations la taille à son avantage. Le gabarit de Gheorghe est inédit. Les pivots adverses s’arrachent les yeux à chaque fois qu’il prend la balle dans la raquette. Il enchaine les performances extraterrestres.
Très vite, avant l’age de 18 ans, Muresan acquiert une réputation nationale. Dans ce pays où on n’intéresse que très peu au basket, Muresan se fait un nom. Mais Muresan vise beaucoup plus haut que les frontières de son pays. Il veut connaître autre chose. Il est curieux, plein de vie et a envie de voyager.

Cela tombe bien. Les pays du bloc soviétique dont la Roumanie s’ouvre peu à peu au monde occidental. Cette ouverture précipite la chute du régime de Nicolae et Elena Ceausescu. La révolution de décembre 1989 aura raison de la dictature. Elle sera particulièrement violente, plus de 1000 morts, 3000 bléssés, mais libératrice. Dans les couloirs des chambres à Cluj, on essaie de comprendre réellement ce qui se passe.
On ne saura pas vraiment : révolution populaire, coup d’État ? Toutes les rumeurs circulent sur beaucoup de sujets, certaines parlant sous l’étiquette de la vérité officielle, d’autres sous celle de la colère populaire.
Les championnats du monde Juniors de basket à Edmonton se profilent et la Roumanie participe à la compétition. Même si les américains dominent de la tête et des épaules le championnat et s’imposent logiquement en finale face à une Italie faiblarde, la Roumanie pointe le bout de son nez et Muresan fait des miracles.
Il est le deuxième meilleur score et meilleur rebondeur du tournoi, une performance d’autant plus remarquable que la Roumanie finit 5ème du tournoi devant l’Union Soviétique et juste derrière la Yougoslavie, ce grand pays de basket qui a vu naitre des joueurs exceptionnels comme Vlade Divac, Pedrag Danilovic ou plus récemment Pedrag Stojakovic.
Gheorghe, l’inconnu devenu en quelques matches l’attraction principale du tournoi est dans le viseur de certaines universités américaines qui vont le supplier d’intégrer leur campus. Mais Gheorghe pense d’abord aux siens et veut se faire un peu d’argent du moment qu’il est professionnel. Il veut profiter de suite de la vie, lui qui a trop vu la misère. Gheorghe reste à Cluj où il reste près de sa famille, se fait un peu d’argent et continue à apprivoiser son statut de basketteur professionnel.
L’année suivante, Cluj joue en coupe des coupes. L’occasion de briller sous les projecteurs européens se présente pour Muresan qui empile les performances dans le championnat. Cluj rencontre Pau-Orthez au deuxième tour et sur le papier, il n’y a pas photo. Pau-Orthez devrait faire qu’une seule bouchée du club roumain. Enfin, personne ne se doute que dans ce club mineur de Roumanie repose un phénomène. A l’époque, presque aucune information ne passe. Pau-Orthez n’a que très peu d’information sur ce club. La découverte de Muresan se limite à une photo d’identité grossière et juvénile publié dans le Maxi-basket. Bref, pas de quoi affoler Pau…
Mais dès la rentrée des joueurs sur le terrain et l’échange de fanion, c’est une autre histoire. 2m30, c’est plus impressionnant face à soi que sur une photo d’identité. Muresan et Cluj n’ont aucun complexe, rien à perdre. L’avantage psychologique est du côté de Cluj qui ne tarde dès les premiers instants du match à mettre en place une stratégie simple mais redoutable. L’équipe envoie la balle à Muresan qui décide du sort du ballon dans la raquette. Soit il arrive à perforer la défense et à mettre un panier, soit il ne peut pas à cause du surnombre et donne la balle à un joueur adroit qui n’est plus marqué. Pau perd de 6 points après avoir fini sur les chapeaux de roue le dernier quart temps. Mais l’homme du match ce soir est roumain. Muresan a marqué les esprits en inscrivant 39 points.
Une semaine plus tard, pour le match retour, Muresan déjoue les plans de l’Elan Béarnais et il arrêtera de sévir lorsqu’il commettra sa cinquième faute, synonyme d’expulsion à 4 minutes de la fin. Les supporters de Pau ont retenu leur souffle, Pierre Seillant, le dirigeant du club aussi. Trop content de goûter son soulagement, celui-ci traine dans les couloirs de l’hôtel et rencontre Gheorghe Muresan seul. Le président profita de l’occasion pour inciter le joueur à jouer sous les couleurs de Pau la saison prochaine.

Aussitôt dit, aussitôt fait… Muresan quitte pour de bon la Roumanie et s’envole pour la France, un monde radicalement différent de celui qu’il avait connu jusqu’alors. Muresan affiche à peine 21 ans, ne parle pas un mot de français, n’a jamais vécu à l’occidentale. Muresan doit tout apprendre, conduire par exemple. Rentrer dans l’habitacle de la voiture est pour lui un véritable casse-tête chinois. Muresan n’a jamais été un sportif professionnel de haut niveau et ça se voit sur le terrain. Son physique, en plus de sa lenteur, le discrédite. Il est incapable de tenir un match entier, de bien se déplacer sur un parquet. Le jeu va trop vite pour lui et il doit s’adapter aux stratégies élaborées par l’entraineur de l’époque, Michel Gomez.
Heureusement, Gheorghe est d’une humeur à toute épreuve. Toujours souriant et ne renâclant jamais au travail, il commence petit à petit à trouver ses marques. Tellement heureux de vivre en France et d’offrir à sa famille un standing de vie dont il avait rêvé quand il était gosse, ses difficultés immenses apparaissent à côté comme des futilités. Mais tout reste à faire. Gheorghe nourrit toujours un complexe à l’égard de son physique à un point tel qu’il ne sait plus comment il doit marcher. Les critiques fusent. Muresan est un enfant dans un monde de nains. Il doit affronter tout le monde : le regard des autres, les journalistes qui commencent à douter de son talent.
Michel Gomez, l’entraineur, a tout compris à propos de Gheorghe. C’est avant tout un problème mental qui le pertube, pas un problème physique. Il faut qu’il soit fier de sa taille et qu’il apprenne à marcher droit. Il faut qu’il apprenne à bouger, à être plus sur de ses gestes, bref, qu’il arrête de se poser des questions.
Une suite sera publiée dans un prochain article.
David Valéry
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